La diplomatie économique française à l’épreuve en zone MENA

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Annoncé hier, le projet du TGV Médine-La Mecque ne reviendrait pas à la France. Les Espagnols Talgo, OHL et Renfe auraient remporté le contrat saoudien de $10 milliards aux dépends d’Alstom et de la SNCF. Les entreprises françaises n’auraient plus la cote au MENA. En décembre, Areva avait vu lui passer sous le nez le contrat nucléaire de $30 milliards qu’elle négociait âprement à Abu Dhabi, au profit d’un consortium de sociétés sud-coréennes et américaines. Pour ne rien arranger, les perspectives de ventes du Rafale ou du nucléaire civil demeurent très incertaines. Doit-on en déduire que les entreprises françaises feraient mieux de se cantonner à leurs pré-carrés ? Certainement pas. Le potentiel de la région est énorme, pour qui saura la comprendre et l’appréhender.

En dépit de la crise financière qui a ébranlé Dubaï, le Moyen-Orient et le Maghreb offrent toujours de très belles perspectives de croissance. Avec ses 420 millions d’habitants (Turquie et Iran compris), la zone ne peut certes pas être considérée comme un bloc homogène, mais elle présente une continuité de besoins : en infrastructures, en énergie, en technologies ou encore en services pour satisfaire une population jeune. Certains pays ont accumulé d’importantes ressources (près de $800 milliards) et se lancent dans de grands projets d’infrastructures. Notamment, l’Arabie saoudite dépensera plus de $400 milliards dans les cinq prochaines années. Des besoins immenses que les entreprises locales ne pourront pas combler. En 2009, rien que dans le Golfe, $285 milliards de contrats ont été attribués par appels d’offre. Des entreprises européennes et américaines étaient sur les rangs bien sûr, mais aussi—et de plus en plus—des sociétés asiatiques auxquelles les pays de la région n’hésitent plus à donner la priorité. La seule Corée du Sud, qui travaille depuis longtemps à se faire une place dans la Golfe, a arraché le quart des contrats mis en jeu dans la région l’année dernière (plus de $71 milliards). La Chine et l’Inde ne sont pas en reste, de même que la Turquie ou le Brésil.

L’Europe est-elle pour autant condamnée à jouer les seconds rôles ? Pas nécessairement. L’Italie, avec ses PME et sa tradition d’export, est très active en Afrique du Nord. L’Allemagne, réputée chère, est très implantée dans le Golfe et notamment à Abu Dhabi, via Siemens, RWE, ou encore Eon. L’Espagne y vend ses énergies vertes et, aujourd’hui, ses trains. Paris, en revanche, peine à tirer son épingle du jeu. Plus encore, hormis le Qatar, les fonds souverains du Moyen-Orient, qui gèrent plus de $1,500 milliards, semblent peu mobilisés par les opportunités d’investissement dans l’Hexagone.

Plusieurs raisons à cela. D’abord, la France est longtemps restée focalisée sur les marchés sécuritaire et militaire, en particulier avec les pays du Golfe, et s’est ainsi désintéressée de pans entiers de l’économie locale. Elle n’a pas su, par exemple, profiter du boom de la construction ou des télécoms, ni des budgets colossaux—et en pleine croissance—consacrés dans le Golfe à l’éducation ou à la santé, prioritaires pour l’avenir socio-économique de la région.

De plus, la politique officielle française de soutien à l’exportation ne s’accompagne pas d’une véritable diplomatie à destination du Maghreb et du Moyen-Orient. Les milieux d’affaires de la région dénoncent souvent une certaine arrogance des entreprises françaises, qui évitent par exemple de s’associer avec des groupes locaux ou étrangers dans le cadre de consortiums, ce qui les fragilise indéniablement. Et malgré des relations séculaires, Paris n’a pas su anticiper sur les évolutions en cours dans la région et prendre en considération le renouvellement de ses relais. La France en paye aujourd’hui le prix. Elle s’est effacée devant le dynamisme des diplomates américains et anglais dont beaucoup sont issus du secteur privé, de la force des réseaux d’influence anglo-saxons, très actifs et surreprésentés dans cette zone attachée aux liens personnels forts. Logiquement, à part au Maghreb, nos ressortissants y sont aussi peu nombreux et, contrairement aux Américains, les binationaux sont rarement utilisés.

Enfin, la France peine aussi à drainer les élites de ces pays. Aujourd’hui, les quadras qui ont pris la tête des grands groupes familiaux ont tous été formés dans des universités anglo-saxonnes ; la France ne leur semble plus qu’un lieu de villégiature. Ses atouts sont pourtant nombreux : des entreprises à la pointe de la technologie et mondialement reconnues ; des ressources humaines considérables et une communauté arabe importante et dynamique qui n’a pas encore pu ou su jouer le rôle de pont entre les deux rives.

Rien de tout cela n’est irrémédiable. Encore faut-il comprendre les dynamiques à l’œuvre, être prêt à composer avec les règles locales—parfois contraignantes—et construire de nouveaux partenariats. En particulier, les mutations au MENA liées au printemps arabe offrent de formidables opportunités en matière d’investissement, à la faveur d’une meilleure gouvernance et d’une plus grande ouverture des économies. Surtout, il y a dans la région, aux côtés d’entreprises publiques puissantes, de grands conglomérats privés qui ont su s’imposer comme de véritables champions nationaux et qui cherchent à s’exporter : Cevital en Algérie, l’ONA au Maroc, Poulina en Tunisie, Olayan ou SBG en Arabie Saoudite, Zain au Koweït ou Kanoo à Bahreïn… Les exemples sont nombreux et malgré la crise, ces groupes ont su conserver une force de frappe considérable. Il est aujourd’hui impératif que les grands groupes français rompent avec leur arrogance et aillent à la rencontre de ces géants locaux. Les groupes français pourront ainsi durablement s’implanter et conquérir avec eux de nouveaux marchés. Le jeu en vaut la chandelle.