Business Women : les nouvelles icônes du Golfe

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Au Moyen-Orient, la reine Rania de Jordanie ne fait plus rêver les jeunes filles. Leurs nouvelles idoles ? Des femmes d’affaires issues des grandes familles marchandes, ultra diplômées, modernes et souvent voilées, qui dirigent des multinationales, telles la Saoudienne Lubna Olayan, la Koweïtienne Maha Al-Ghunaim ou l’Émiratie Fatima Al-Jaber. Dans son livre passionnant et très documenté, Le ciel est leur limite (Éd. du Moment), l’expert et ancien diplomate François-Aïssa Touazi analyse l’émergence de ce nouveau modèle d’émancipation économique des femmes dans les pays arabes.

Madame Figaro. - Le mythe de la business woman a-t-il détrôné celui de la princesse oisive et dépensière aux yeux de la jeunesse des pays du Golfe ?

François-Aïssa Touazi. - C’est évident. Les nouvelles icônes sont des femmes d’affaires comme Lubna Olayan, 60 ans, ex-banquière chez JP Morgan et directrice générale du groupe saoudien Olayan, l'un des plus importants groupes privés du royaume, avec une fortune familiale estimée à plus de 13 milliards de dollars. Ou encore Sheikha Mozah, mère de l’actuel émir du Qatar, qui a révolutionné l’éducation dans son pays. Par leur parcours et leur volontarisme, elles ont donné confiance à des milliers de jeunes filles dans les pays arabes. Les étudiantes sont désormais majoritaires dans la plupart des grandes universités : 65 % aux Émirats arabes unis et plus de 70 % au Qatar. Et en Arabie saoudite, l'Université de la princesse Noura accueille 50,000 femmes ! Même dans ce pays où les femmes n’ont toujours pas le droit de conduire ni de voyager sans l’autorisation d’un tuteur, elles réussissent dans le monde des affaires. Et dans les pays du Golfe, elles deviennent docteurs en droit, ingénieurs en physique nucléaire, banquières ou pilotes de ligne. Énergie, industrie, finance, médias, technologies… aucun secteur ne leur échappe.

Elles essaient d’inventer un féminisme compatible avec l’islam

 

Comment l’expliquez-vous ?

Ce phénomène a démarré il y a vingt ans lorsque des patriarches éclairés, comme Sulaiman Olayan en Arabie saoudite, ont choisi de miser sur leurs filles plutôt que sur leurs fils, en leur transmettant les rênes du groupe familial. Ces pionnières ont ouvert la voie et ont compris que leur émancipation passerait plus par le business que par un féminisme occidental artificiellement plaqué sur leur modèle de société. Le pouvoir économique renforce leur statut social.

Ce phénomène s’amplifie aujourd’hui avec les politiques d’« émiratisation », de « qatarisation » et de « saoudisation » de l’ économie, qui obligent les entreprises à recruter des locaux. Et c’est une chance pour les femmes : très déterminées, elles sont en train de devenir la matière grise de ces pays. Ce phénomène est très marquant aux Émirats, où elles occupent les postes clés de l’économie et dirigent de puissants fonds d’investissement. Il y a eu une ministre de l’Économie dès 2004, Sheikha Lubna Al Qasimi, bien avant que Christine Lagarde n’arrive à Bercy. Et c’est une femme, Reem Al Ashimy, diplômée d’Harvard et ministre d’État, qui a décroché pour Dubaï l’organisation de l’Exposition universelle de 2020.

 

Porter le voile n’entrave pas leur parcours ?

Pas du tout. Mais ne nous méprenons pas. Le voile, symbole de soumission en Occident, fausse notre perception des femmes du Golfe, considérées comme oisives, soumises et grandes consommatrices de luxe. C’est loin de rendre justice à ces femmes ! J’en discute souvent avec elles. Elles considèrent le voile davantage comme un attribut culturel, qu’elles portent avec élégance et glamour. N’oublions pas aussi qu’avec la découverte de la manne pétrolière, ces pays sont passés, en une seule génération, du mode de vie ancestral et traditionnel des Bédouins à l’hypermodernité !

Ce qui se joue dans les pays du Golfe est plus important qu’on ne le pense : c’est l’adaptation des principes de l’islam à la mondialisation. Les tensions autour du statut des femmes en sont le symptôme. Elles essaient d’inventer un féminisme compatible avec l’islam, qui passe par le business. Mais je suis optimiste. Une femme d’affaires de Jeddah me disait : « Laissez-nous le temps, nous vous surprendrons. »

 

Font-elles évoluer la société ?

Bien sûr ! Le libéralisme économique a un impact sur les structures sociales et les libertés individuelles. Les mariages forcés diminuent et les divorces augmentent. En Arabie saoudite, certaines bravent les interdits et prennent le volant. Au fond, cette nouvelle génération de femmes qui réussissent dans le monde des affaires sont des figures inspiratrices. Même, pourquoi pas, en Occident ! En France, nous n’avons pas de femme semblable à Lubna Olayan au CAC 40. Avec la chute du baril de pétrole, les pays du Golfe sont engagés dans une course contre la montre. Malgré tous leurs conservatismes, ils ont compris qu’ils ne pouvaient se priver des talents féminins pour réussir à diversifier leur économie.

 

Interview publiée dans le Figaro Madame le 10 mars 2015.