Les relations franco-algériennes attendent toujours la vision ambitieuse qu’elles méritent

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Manuel Valls s'est rendu ce week-end en Algérie, accompagné d'une dizaine de ministres - dont Bernard Cazeneuve et Emmanuel Macron - dans le cadre du troisième comité interministériel de haut niveau. Cette visite est censée attester, en dépit de quelques vicissitudes, de la vigueur des relations de la France avec l'Algérie. Pourtant en dépit de ce cadre de contact renouvelé et efficace, la relation "historique" entre la France et l'Algérie n'est pas à la hauteur des enjeux auxquels sont confrontés les deux pays dans la région. Une analyse de François-Aïssa Touazi, cofondateur du groupe de réflexion CAPmena.

Ces enjeux requièrent pourtant une vision stratégique profonde dans la mesure où ils concernent directement la stabilité du Maghreb central, dont l'Algérie demeure le pivot, le Sahel et probablement au-delà.

Comme à l'accoutumée, la dimension humaine de cette relation constitue une priorité partagée et les deux pays veulent d'abord et toujours s'entendre sur la circulation des personnes et coopérer efficacement contre le terrorisme. De même, dans un contexte économique dégradé, marqué par la chute des prix du baril, la France cherche à préserver ses parts de marché commerciales en Algérie où elle continue d'enregistrer un excédent avantageux. C'était d'ailleurs tout l'objet de la visite du Premier ministre, accompagné d'une importante délégation de chefs d'entreprises. Les annonces prévues et la signature de contrats pourraient consacrer ce “partenariat d'exception” qu'on ne cesse de promouvoir alors même que dans la réalité ce partenariat n'a toujours rien d'exceptionnel.

Dernier sujet de discussion, et non le moindre : la sécurité aux frontières sud de l'Algérie, dans le Sahel, et bien évidemment à sa frontière ouest avec la Libye. Comment ici ne pas déplorer l'absence de dialogue permanent et de véritable concertation stratégique dans la relation politique bilatérale ? Les relations franco-algériennes paraissent à courte vue et toujours vides de perspectives d'avenir. ‎A‎u regard des liens passés et des occasions manquées, cette situation insulte tout à la fois le passé et l'avenir.

La géographie, la contexture géopolitique très tendue ainsi que les engagements des deux pays en Afrique et dans le monde arabe imposent pourtant et indéniablement l'établissement d'une alliance franco-algérienne concertée et ambitieuse avec ses volets politiques, économiques et militaires. Une telle alliance devrait être la garantie de la paix, de la sécurité et de la stabilité de la région.

 

Une position incontournable au Maghreb et en Afrique

Cette géographie confère en effet à l'Algérie une position incontournable dans le Maghreb et en Afrique. Les influences cumulées des deux pays les placent avantageusement dans les enjeux régionaux africains et moyen orientaux. ‎La bonne connaissance de ces territoires par l'Algérie est une chance pour la France. ‎Si l'on considère par exemple le chaos libyen, la France aurait gagné à avoir une oreille plus attentive pour Alger. A posteriori, les réserves algériennes exprimées en leur temps étaient fondées...

Il est donc incompréhensible que la France ne mette pas résolument en oeuvre une politique loyale, beaucoup plus ambitieuse avec l'Algérie et qu'elle n'en exprime pas plus le désir. Un objectif limité à la préservation de notre part de marché nous isole et limite notre capacité d'action. Plus grave encore, la France semble incapable d'envisager les opportunités et les promesses qu'offre l'avenir de la zone Méditerranée à partir du Maghreb. Cet « angle mort » stratégique pourrait coûter cher à notre pays dans les décennies qui viennent. D'autres pays, notamment la Chine, n'ont pas notre diplomatie sélective. C'est désormais le géant asiatique qui est le premier partenaire commercial de l'Algérie.

En fait, l'idée même de cette alliance ambitieuse fait beaucoup de sens car elle se nourrit de deux évidences.

 

Innover dans le financement de notre partenariat économique

Tout d'abord, l'insécurité grandissante dans de vastes zones instables devraient conduire l'Algérie et la France à converger pour une intégration stratégique donc militaire qui concernerait les équipements, la formation, la logistique, le renseignement, la coordination tactique en mode coalise. ‎Une stratégie coordonnée et l'élargissement de cette alliance à d'autres pays amis  permettra de garantir la sécurité régionale car ‎elle ne peut qu'être fondée sur une vision partagée, la protection des intérêts respectifs et mutuels ainsi que la non- ingérence.

Seconde évidence, rompre avec les vieux réflexes de la délocalisation pour se tourner vers la coproduction, plus performante, à travers la constitution des filières industrielles complètes franco-algériennes dans les domaines de l'agroalimentaire, de la sidérurgie, de la chimie, de la pharmacie, de la mécanique, de l'industrie automobile, les transports, les technologies de l'information ou les services à l'industrie, les télécoms ou la banque.‎ Ces filières auraient pour objectif le développement concerté d'investissements capacitifs, la création de comités de filières qui intégreraient les entreprises concernées pour organiser les transferts de technologies et de savoir-faire. Enfin nous devons innover dans le financement de notre partenariat économique et mettre en œuvre des véhicules adaptés aux besoins des entreprises.

 

Oser exprimer une vision positive du couple franco-algérien‎

Il s'agirait donc de réussir une réévaluation des relations  maintes fois envisagée mais jamais réalisée pour satisfaire les ambitions et les intérêts économiques des deux pays qui doivent mobiliser leurs ressources complémentaires : technologies, savoir-faire et capitaux en France ; énergie, jeunesse active et entreprenante, marchés africains pour l'Algérie. C'est de cette complémentarité et de ce volontarisme que l'inflexion est possible car l'Algérie et la France ont des intérêts identiques.

Oser enfin exprimer une vision positive du couple franco-algérien‎. Inutile de rappeler combien les destins de ces deux pays sont liés par un passé complexe et singulier. Il semble paradoxalement que les dirigeants politiques préfèrent fermer les yeux sur l'évidente vivacité des liens qui résultent de ce passé et l'existence d'une diaspora algérienne en France, qui plaident plus que jamais en faveur de la mobilisation de cette véritable mixité franco-algérienne.

Cause ou conséquence, nous restons prisonniers des problématiques de mémoires qui meurtrissent nos opinions. Nous manquons cruellement de dirigeants visionnaires capables de se saisir de ces enjeux franco-algériens. Il n'y a pas de parole politique qui exprime avec clarté et exigence une vision à long terme renouvelée des relations bilatérales et qui se projette sereinement dans l'avenir. Par chance, les sociétés civiles sont prêtes à traverser les frontières, à envisager des projets tous azimuts, à apprivoiser les différences culturelles. C'est pour canaliser ce mouvement que nous aurions plus que jamais  besoin de dirigeants capables d'incarner et de  défendre ce mouvement. Il est urgent de sortir de la peur, des préjugés et du repli pour défendre un projet moderne, ambitieux et indispensable pour nos deux pays qui mise sur l'énergie de la jeunesse française et algérienne.

 

Article publié dans La Tribune le 11 avril 2016.