MBS : une partie de la famille Saoud est déstabilisée

 

Entretien. Ancien diplomate, cofondateur du think-tank CAPmena, François-Aïssa Touazi explique en quoi le pari du prince héritier Mohammed Ben Salman est risqué. Même s'il bénéficie de l'appui des jeunes.

LE FIGARO. Qu'est-ce qui pousse Mohammed Ben Salman à révolutionner le royaume?

La chute des revenus du pétrole dès 2014 a profondément affecté l'économie. En 2015, le déficit budgétaire atteignit plus de 100 milliards de dollars, soit 20 % du PIB. Cet électrochoc conduisit MBS, dès l'arrivée au pouvoir de son père, Salman, en janvier 2015, à rationaliser un État-providence trop coûteux en adoptant des mesures d'austérité inédites et à réduire la dépendance au pétrole. Depuis, avec l'adoption par MBS d'un vaste plan de transformation de l'Arabie à échéance de 2030, le pays est engagé dans une course contre la montre pour réussir sa diversification économique, grâce aussi à une politique de privatisations, notamment celle, partielle, du géant pétrolier Aramco. Ce virage libéral vise aussi le terrain social. Le jeune prince s'est engagé à améliorer le statut des femmes, qui auront le droit de conduire à compter de 2018, et à développer l'industrie des loisirs et de la culture.

 

Pourquoi a-t-il réveillé soudainement l'Arabie?

Il est convaincu que le conservatisme de la société et l'absence de leadership constituent un frein majeur au développement. Il est aussi persuadé que le modèle économique saoudien, trop dépendant de la rente pétrolière, n'aurait pas résisté à une baisse durable des prix du baril dans un pays où le chômage touche plus de 30 % des jeunes et où les inégalités sociales se développent. Soutenu par son père, le roi Salman, MBS croit en un État fort.

 

Ne prend-il pas un grand risque en faisant embastiller autant de princes?

Dès l'arrivée de son père au pouvoir, la lutte contre la corruption, fléau majeur en Arabie, a constitué une de ses priorités. Il mit en place une réglementation exigeant l'approbation du cabinet royal pour tout contrat public excédent 25 millions d'euros. L'ampleur de ces arrestations peut inquiéter dans la mesure où des dirigeants de grandes entreprises sont concernés, à un moment où il est demandé au secteur privé d'être le moteur de la nouvelle stratégie économique du royaume. Mais son offensive peut aussi lui permettre de consolider son pouvoir.

 

MBS peut-il remettre à sa place le puissant lobby religieux ultraconservateur?

MBS veut revenir à un islam modéré et, pour cela, il affiche une volonté d'éradiquer les extrémistes. Mais il souhaite surtout réinvestir le terrain sociétal, longtemps confié à l'autorité religieuse.

«Mohammed Ben Salman veut revenir à un islam modéré et, pour cela, il affiche une volonté d'éradiquer les extrémistes»

Il a déjà considérablement réduit le poids des religieux dans l'espace public. Il a arrêté ceux qui s'opposent à sa vision réformatrice et cherche maintenant à promouvoir une nouvelle élite religieuse plus en phase avec sa vision de la société. C'est un pari audacieux, surtout quand on connaît les liens très étroits qui ont uni la famille royale avec le clergé wahhabite.

 

Comment vont-ils réagir?

L'establishment religieux est déstabilisé et divisé par MBS, qui privilégie une politique dure, sans compromis. Il fait le pari que l'establishment religieux préférera se plier et composer pour garder ses privilèges, comme en témoigne le soutien clair de l'autorité religieuse aux arrestations du week-end dernier.

 

Jusqu'à présent, la famille régnait par consensus. MBS bouscule cette habitude. Comment est-ce perçu? Y a-t-il un risque qu'il soit renversé?

Une partie de la famille régnante est déstabilisée, tant par sa manière de gouverner que par sa modernisation du pays. Beaucoup de princes ont été écartés des postes de responsabilité, confiés à de jeunes technocrates proches de MBS. Mais il joue la carte de la jeunesse (70 % de la population), des femmes et des classes moyennes. Le contrôle de la garde nationale, longtemps inféodée au clan du précédent roi Abdallah, sera un de ses défis majeurs. Mais il sera surtout jugé sur les résultats de sa politique de création d'emplois et d'amélioration des conditions de vie.

 

Ses initiatives diplomatiques contre le Yémen et le Qatar ont plutôt été des échecs. Peuvent-ils peser sur l'intérieur?

Le plus inquiétant demeure la guerre au Yémen, très coûteuse financièrement et désastreuse sur le plan humanitaire, où la coalition arabe est à la peine pour venir à bout des rebelles houthistes, soutenus par le rival iranien.

« Le plus inquiétant demeure la guerre au Yémen, très coûteuse financièrement et désastreuse sur le plan humanitaire »

L'isolement du Qatar n'a pas fait plier non plus Doha. Cette instabilité régionale pourrait décourager les investissements étrangers, indispensables à la réussite de son plan.

 

Le premier ministre libanais, Saad Hariri, semble retenu à Riyad, où s'est rendu Emmanuel Macron. Quel est l'objectif de la France?

De précédentes déclarations sur l'Iran et son opposition à Trump sur le nucléaire avaient suscité des inquiétudes à Riyad, qui était habitué à plus de convergences diplomatiques. Macron parle franchement aux Saoudiens, il cherche à clarifier la nouvelle politique française, fondée sur le dialogue entre tous les interlocuteurs pour la stabilité du Moyen-Orient. Il a une préoccupation particulière mais naturelle pour le Liban, aujourd'hui menacé par cette instabilité.

 

Interview publiée dans le Figaro le 12 novembre 2017.